
Yohna Saïdé : composer libre, jouer ambitieux, et oser partir vers ailleurs
“ Je laisse vivre les morceaux. Comme une transmission orale : on entend une chanson, on la récite, et trois jours plus tard, elle a changé — parce qu'on a été inspiré·e par quelque chose, on ne sait jamais trop quoi. ”
— Yohna Saïdé (auteure-compositrice-interprète, violoniste)
Rencontre avec Yohna Saïdé · Chanteuse, auteure-compositrice-interprète — violoniste
→ Découvrir son univers artistique
Composer sans filet : écriture, mémoire et liberté de structure chez Yohna Saïdé
Accompagner d'autres artistes et oser partir : la liberté comme fil conducteur
Introduction
Composer sans jamais figer une chanson sur partition. Jouer volontairement un peu trop ambitieux, pour progresser sans même s'en rendre compte. Créer une association pour soutenir d'autres artistes, sans jamais se positionner en sachante. C'est ainsi que Yohna Saïdé — chanteuse, autrice-compositrice-interprète et violoniste — mène sa vie d'artiste. Formée au conservatoire de Lille puis à Jazz à Tours, elle joue aujourd'hui d'un quinton d'amour à cordes sympathiques, conçu sur mesure avec son luthier. Un instrument unique au monde.
Dans cet article, tu découvres comment elle laisse ses chansons évoluer comme une transmission orale, comment elle a structuré son association Outsiders pour accompagner d'autres créateur·trice·s sans jamais imposer de modèle, ce qu'un instrument unique change dans le rapport au son — et ce qu'elle dit, avec une lucidité rare, sur le moment où il faut s'autoriser à partir pour ne pas se perdre.
Je suis Aude, artiste auteure-compositrice-interprète, auteure de Libérez vos chansons. J'accompagne celles et ceux qui souhaitent créer des chansons fortes, sensibles et incarnées — et retrouver une posture d'artiste alignée avec qui ils et elles sont vraiment.

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Table des Matières Interactive
Yohna Saïdé : composer libre, jouer ambitieux, et oser partir vers ailleurs
Rencontre avec Yohna Saïdé · Chanteuse, auteure-compositrice-interprète — violoniste
→ Découvrir son univers artistique
Composer sans filet : écriture, mémoire et liberté de structure chez Yohna Saïdé
Accompagner d'autres artistes et oser partir : la liberté comme fil conducteur
Devenir musicienne : du violon-baguette magique au DEM
L'archet comme baguette magique : un parcours guidé par la liberté
Écrire à deux voix : guitare et chant comme vases communicants
La 5ᵉ mesure qui respire : s'autoriser à sortir du cadre
Outsiders : accompagner d'autres artistes sans jamais savoir à leur place
Le quinton d'amour : un instrument pensé et construit avec soi
Une pluralité de groupes : le violon et la voix au service de toutes les couleurs musicales
Les carnets et le rituel d'écriture
La littérature comme matière première de la chanson
S'autoriser à partir : la leçon de Berlin
Conclusion : Je me perds si je reste là
Check-list interactive : Et toi, où en es-tu avec ta liberté créative ?
Devenir musicienne : du violon-baguette magique au DEM

Yohna grandit à Lille, dans une famille de musicien·nes. Des instruments traînent à la maison. « Ces espèces d'objets bizarres qui trônaient là et qui avaient l'air de faire du son. » Elle veut faire du piano. Il n'y a plus de place au conservatoire. Alors elle choisit le violon — pour une raison qui dit déjà tout d'elle : « L'archet me faisait penser à une baguette d'Harry Potter. Je me suis dit que peut-être, je pourrais le démonter pour m'en faire une baguette. »
Après le conservatoire, elle hésite. Sciences politiques, avec une attirance pour le journalisme d'investigation — « j'étais très marquée par les injustices », confie-t-elle, évoquant Sherlock Holmes, Indiana Jones et Lara Croft comme premières figures d'enquêteur·ses. Ou l'école de jazz. Ce qui tranche, c'est encore et toujours la liberté : « Je me suis dit que j'étais quand même très attachée à ma liberté. Et que j'aurais certainement plus de liberté à exprimer ce que je veux faire — et à changer ce que je veux faire — par la musique que par la politique. » Elle obtient son DEM entre Jazz à Tours et le conservatoire Francis Poulenc.
Elle ajoute, avec une nuance qui dit beaucoup de sa manière de penser le monde : « Maintenant, je me dis que j'ai envie d'avoir un engagement politique. Ceux et celles qui ont prise sur les grands changements de société, ce sont ceux qui éditent les lois. » À dix-sept ans, elle a choisi la musique. Mais elle reste ouverte à d'autres façons de changer les choses : « Ce qui reste dans ton cœur restera dans ton cœur. »

Encart neurosciences — Les valeurs comme boussole décisionnelle
Quand une personne identifie clairement une valeur fondamentale — ici la liberté —, elle dispose d'un filtre de décision puissant face aux choix de vie. Les neurosciences de la motivation montrent que les décisions alignées avec une valeur centrale activent davantage les circuits de récompense, et réduisent la charge cognitive liée au doute. Ce n'est pas un détail de parcours. C'est un mécanisme. Nommer sa valeur fondamentale, c'est se donner un outil de décision pour toute une vie créative.
L'archet comme baguette magique : un parcours guidé par la liberté

Ce fil rouge ne s'arrête pas au choix d'études. Il traverse toute la manière dont Yohna pense son rapport à la règle, à la structure, à ce qui est « censé » être fait. Une baguette magique démontée. Un instrument réinventé de A à Z. Une mesure ajoutée sans demander la permission à personne. À chaque étape, la liberté n'est pas un slogan. C'est une pratique quotidienne. Et c'est précisément ce qui rend sa façon de composer — et d'accompagner d'autres artistes — si singulière, et si précieuse à transmettre.
Écrire à deux voix : guitare et chant comme vases communicants

Quand une chanson naît chez Yohna, ce qui arrive en premier, ce sont les accords — et une ou deux phrases de texte. Le texte seul ne suffit pas. « Il me faut du son, il me faut un instrument. » Une seule fois, elle a composé sans rien dans les mains, dans un camion. Parce qu'elle entendait la mélodie et les accords à l'intérieur — comme si l'instrument était déjà là.
Le cœur de sa méthode tient dans une image qu'elle formule avec une grande justesse : « Les deux, ils marchent vraiment ensemble. Et il y a des choix qui sont faits dans la partie de guitare parce que je fais des choix dans le chant. » Puis, plus loin : « Ces deux-là sont vraiment interdépendants, je trouve. Ces deux vases communicants. »
Elle ne travaille donc jamais la guitare et le chant séparément. Elle n'écrit jamais ses parties sur partition. « Je les apprends d'oreille. » Conséquence directe : une chanson écrite il y a trois ans n'est plus tout à fait la même aujourd'hui. « Cette chanson-là, je la joue toujours aujourd'hui. Et je me rends compte à quel point elle a changé — que ce soit dans le tempo, peut-être beaucoup plus rapide que quand je l'ai écrite, ou dans des accords qui ont peut-être changé. » Et elle résume tout cela par une formule magnifique : « Je laisse vivre les morceaux. Comme une transmission orale. On entend une chanson, on la récite, et trois jours plus tard, elle a changé — parce qu'on a été inspiré·e par quelque chose, on ne sait jamais trop quoi. »

Encart neurosciences — Mémoire procédurale et évolution naturelle de l'interprétation
Apprendre une chanson à l'oreille plutôt que par notation écrite mobilise la mémoire procédurale — celle des automatismes moteurs et sensoriels, ancrée dans le corps. Contrairement à la mémoire déclarative, plus rigide, la mémoire procédurale reste malléable. Elle se réajuste à chaque interprétation, selon l'état du moment, le contexte, l'énergie disponible. C'est ce qui explique qu'une chanson apprise « dans le corps » continue d'évoluer dans le temps — et reste accessible même sous le stress de la scène, là où une information purement mémorisée peut se bloquer.
La 5ᵉ mesure qui respire : s'autoriser à sortir du cadre

Un des moments les plus forts de notre échange est venu d'un détail en apparence minuscule. Yohna explique qu'il lui arrive, à la fin d'un cycle de quatre mesures, d'en ajouter une cinquième. Sans calcul préalable. « C'est pas pensé dans le sens où je me suis dit : tiens, je vais mettre une mesure supplémentaire pour avoir une respiration. C'est juste que sur le moment, je sens que j'ai besoin de respirer physiquement. Donc je vais accommoder avec la guitare, je vais rajouter une mesure, et hop — je reprends après. »
Cette confidence m'a renvoyée à une composition que j'avais écrite pour un EP intitulé Le Chant du Colibri. Le morceau était construit en 7/4, là où une mesure classique se compte en 4/4. Et à la fin du refrain, j'ajoutais systématiquement un huitième temps dans la dernière mesure.
Je ne savais pas vraiment pourquoi. Je le faisais presque en m'excusant — comme une erreur qu'il fallait justifier. Jusqu'au jour où un musicien de mon groupe a dit, avec beaucoup de simplicité : « À partir du moment où on le sait tous, on le rajoute. Tu as besoin de respirer, on écoute la musique. »
Cette phrase a tout changé. Ce que je prenais pour une maladresse était en réalité un besoin du corps. Une respiration. Et personne, autour de moi, n'avait besoin que je la justifie.
J'ai alors raconté à Yohna une anecdote qui résonnait avec cela. Au collège, notre professeure d’Arts Plastiques, madame Meriguet, nous avait fait monter une pièce de théâtre, des saynètes issues de diverses œuvres de Molières. Elle nous avait aussi emmenés voir une pièce sur la vie de Maupassant — où, à un moment, l'acteur qui jouait l'écrivain tournait le dos au public, en plein monologue. Une rupture totale des conventions théâtrales. Madame Meriguet nous avait dit : « Ce n'est pas parce qu'il y a une règle technique ou artistique qu'on ne peut pas la contourner. Nous sommes libres. »

Yohna a rebondi avec une formule qui résume toute sa philosophie de création : « J'aime bien quand la forme et le fond se répondent. Si on fait quelque chose de compliqué, c'est un résultat. Pas une quête. »
Une mesure en plus — ou un temps supplémentaire dans un sept quatre — n'est donc jamais une erreur à corriger. C'est une respiration. Et la création, parfois, a besoin de plus d'espace que prévu pour exister pleinement.

Et toi ? Y a-t-il, dans ta pratique, un endroit où tu t'excuses encore — alors qu'il s'agit peut-être simplement de ta manière de respirer ?
Outsiders : accompagner d'autres artistes sans jamais savoir à leur place

En 2023, Yohna co-crée l'association Outsiders avec Thomas Jones, pour soutenir une création qu'elle portait à l'époque. Mais Outsiders est rapidement devenu bien plus que cela : une structure qui accompagne plusieurs artistes, et qui repose sur un principe fondateur — déléguer ce qui doit l'être, et ne jamais déléguer ce qui ne le doit pas.
Avant Outsiders, Yohna avait déjà connu des collectifs où elle se retrouvait à porter les choses seule. Pas par choix. « Par défaut. » Manque d'engouement, beaucoup d'inertie. Cette fois, elle a voulu faire différemment : « L'idée, c'était vraiment de pouvoir déléguer ce qui était délégable — et ce que j'avais envie de déléguer. »
Elle garde la direction artistique, la création des visuels, la communication, le développement des créations accompagnées et les conseils donnés aux artistes. Tout ce qui est administratif — budgets, comptabilité, contrats — est entièrement confié à Thomas, qui avait déjà une expérience associative en Bretagne. « Moi, ça m'attirait pas du tout, les tableaux Excel. Et j'avais pas envie de réapprendre une nouvelle compétence à cet endroit-là. »
Sa conclusion est sans détour : « Je ne pense pas qu'avec Outsiders, je serais capable de tout porter moi-même. » Et c'est précisément cette répartition qui lui donne l'énergie de continuer à « chérir » la structure, à la développer, à accompagner les créations qui en font partie — les siennes, mais aussi celles des autres.

Sur le rôle qu'elle joue auprès des artistes accompagnés, Yohna est d'une humilité rare : « Je vois vraiment Outsiders comme un endroit où j'ai envie de trouver une espèce de point de balance au service des artistes. » L'idée n'est pas de proposer un label « 360 » où tout est pris en charge, mais de poser un cadre — sans jamais formater. « C'est plus une association où je dis aux artistes avec qui on travaille : comment tu peux rester la plus libre possible en te structurant, et la plus fidèle à toi-même possible artistiquement. »
Et surtout : « Ce n'est pas nous qui apportons les réponses. Ce sont les artistes. On pose juste les bonnes questions, à certains endroits. » Elle refuse toute posture de sachante : « Je me positionne pas du tout comme quelqu'un qui a le savoir — un savoir descendant. Plutôt vraiment en accompagnante. Je peux te dire : ça, c'est une idée qui n'a pas marché pour moi. Mais peut-être que pour toi, ça va marcher. »
Cette horizontalité fonctionne dans les deux sens. Yohna cite l'exemple de Daudine, une auteure-compositrice-interprète accompagnée par Outsiders, qui anime des ateliers d'écriture en EHPAD. Quand Yohna a commencé elle-même des ateliers d'écriture en résidence autonomie, elle s'est tournée vers Daudine pour un retour d'expérience — sur les précautions à prendre avec ce public spécifique. Pas de hiérarchie. Une circulation de savoirs entre pairs.

Encart psychologie moderne — Le leadership horizontal et la sécurité psychologique
Les recherches sur le leadership horizontal montrent qu'une personne qui structure sans imposer crée un climat de sécurité psychologique : chacun·e ose proposer, se tromper, recommencer, sans crainte d'être jugé·e. Ce climat est particulièrement précieux dans les milieux artistiques, où la peur du jugement bloque souvent la créativité avant même qu'elle ne s'exprime. Accompagner sans savoir à la place de l'autre — poser des questions plutôt que donner des réponses — n'est donc pas un manque d'autorité. C'est une autorité d'un autre type : celle qui rend l'autre capable.
Le Quinton d'Amour : un instrument pensé et construit avec soi

Le violon de Yohna n'en est pas vraiment un. C'est un Quinton d'amour à cordes sympathiques : cinq cordes jouées — do, sol, ré, la, mi — et six cordes sympathiques en dessous, qui résonnent sans jamais être touchées. Le même principe que la sitar indienne. « Quand les cordes sympathiques vibrent et qu'elles se touchent entre elles, cela fait zing, comme cela. »
Ce qui distingue vraiment cet instrument, c'est son origine. « On l'a imaginé ensemble avec mon luthier. C'est lui qui avait l'idée originale. Mais c'est moi qui ai décidé la couleur, les dessins qu'il aurait dessus, les bois qu'il utiliserait parmi une sélection, si le fond allait être uni ou en deux. » Et elle ajoute, avec une évidence tranquille : « J'ai vu cet instrument se construire depuis le bout de bois. »
Plus grand qu'un violon, plus petit qu'un alto, sa répartition du poids est différente. La tête, plus large, déplace le centre de gravité. Résultat : quand Yohna reprend un violon classique, elle a « l'impression d'avoir une mouche », tellement il lui paraît léger en comparaison.
Au-delà de l'anecdote, cette histoire dit quelque chose d'essentiel. Un outil n'est pas figé. Il peut être façonné à l'image de la personne qui le joue — jusque dans ses moindres détails — plutôt que l'inverse.
Une pluralité de groupes : le violon et la voix au service de toutes les couleurs musicales

Le Quinton d'amour n'est pas le seul terrain de jeu de Yohna. Le violon — sous toutes ses formes — l'accompagne depuis toujours dans des univers musicaux très différents, et toujours en lien avec le chant.
Dans son groupe de musique irlandaise, les Ghillie’s, elle navigue librement entre chant et violon, parfois au sein d'un même morceau : « Je passe du chant au violon, du violon à la mandoline, de la mandoline au chant. J'essaie toutes les formules possibles, inimaginables. » Avec Stomp It Up, un groupe de swing, elle reprenait des classiques des années 1930-1940 — « j'adore chanter ce jazz-là ». Elle a aussi remplacé une violoniste dans les Trucking-Sisters, un groupe de New Orleans, où tout le monde improvisait collectivement. Et dans une autre création, Mysterium, mêlant littérature, poésie et musique, elle utilisait des arrangements en nappes — à la voix et aux cordes frottées, ensemble.
Cette diversité n'est pas un éparpillement. C'est une manière d'explorer toutes les facettes d'un même instrument et d'une même voix, selon les contextes, les répertoires, les complicités musicales. Une forme de fidélité à soi qui passe justement par la multiplicité.
Les carnets et le rituel d'écriture

« J'ai beaucoup de carnets. J'ai énormément de carnets. Pour moi, écrire physiquement, c'est très important. » Carnet de rêves — qu'elle écrit à l'envers, ce qui en fait aussi un carnet de poésie de l'autre côté. Carnets de voyage, de poésie dessinée, de chansons, journaux intimes. « L'odeur du papier, la texture du papier — j'adore cela. »
Pour composer, elle a besoin d'un espace-temps précis. En général seule. « Il y a personne d'autre dans la pièce, à part éventuellement mon chat, qui dort à moitié sur la chaise à côté. » Et surtout, elle ne force jamais l'écriture : « Cela n'arrive quasiment jamais que je me mette au piano ou à la guitare en me disant : tiens, je vais écrire une chanson aujourd'hui. C'est vraiment juste — j'ai envie de jouer. Si cela se trouve, je vais faire un accord que je n'ai jamais joué, qui va m'évoquer quelque chose. Je vais me dire : ah, j'aime bien cette couleur. » Elle conclut, avec une simplicité désarmante : « C'est encore une fois un peu un hasard heureux, si j'écris une chanson. »

Encart psychologie moderne — Le flow et l'absence d'intention forcée
Les travaux sur l'état de flow (Csíkszentmihályi) montrent que la créativité émerge plus facilement dans un cadre rituel sécurisant, sans objectif de performance immédiat. Moins l'esprit cherche activement un résultat précis, plus il dispose de ressources disponibles pour la découverte. Le rituel — un lieu, une heure, un carnet, un chat endormi — crée la sécurité nécessaire pour que l'inattendu puisse advenir. Ce n'est pas un manque de méthode. C'est une méthode.
La littérature comme matière première de la chanson

Yohna a grandi dans les livres. « J'ai beaucoup lu, quand j'étais petite. Je suis très proche de la littérature, de la poésie. » Elle parle de ses « bibles personnelles » : Lettre à un jeune poète de Rilke — « une grosse leçon sur l'art, sur les questions à se poser quand on est artiste, sur notre rapport à l'écriture, le pourquoi du comment ». Le Prophète de Khalil Gibran. Songs of Innocence and of Experience de William Blake. Et, bien sûr, Rimbaud et Baudelaire.
Elle évoque aussi une volonté de rééquilibrer ses lectures vers davantage d'autrices : la poésie d'André Chedid, grand-mère de Mathieu Chedid, et l'écriture d'Alice Smith. « Malheureusement, je lis pas assez de femmes. Je lis des femmes dans les BD, mais dans les romans, je devrais lire plus de femmes vraiment. »

Pour L'Heure Bleue, ces lectures ont directement nourri l'écriture — au point que texte et chanson deviennent indissociables. « Des textes où tu sais pas trop si c'est des chansons ou des poèmes. » Et elle formule ce qui la touche le plus, chez elle comme chez les autres, avec une image saisissante. Une phrase de Rimbaud : « L'éternité, c'est la mer mêlée au soleil. » Puis : « C'est tout. C'est tout. C'est simple — on peut l'expliquer à un enfant de quatre ans. Et en même temps, c'est immense, tout ce que cela sous-entend de messages, de symboles, derrière. »
Des émotions complexes rendues accessibles. C'est exactement ce qu'elle cherche dans sa propre musique.
S'autoriser à partir : la leçon de Berlin

Après neuf ans à Tours, Yohna part quelques semaines à Berlin, pour un festival de jeux vidéo indépendants découvert via un documentaire sur les milieux artistiques expérimentaux. Sa lecture de ce qu'elle y a vu est d'une lucidité frappante : « L'industrie ne crée pas, puisque l'industrie est faite pour vendre. Et qu'est-ce qui vend ? Des choses qu'on connaît déjà. Donc l'industrie s'autogère, retravaille des choses qui marchent — mais ne crée pas. Là où les milieux expérimentaux — musique, peinture, jeux vidéo, cinéma — c'est l'essence même de ces milieux-là que de créer des choses nouvelles. De faire dialoguer des formes d'art différentes. De se renouveler, de contourner les règles. » Et elle ajoute, avec une simplicité désarmante : « Les gens se permettent de le faire, puisqu'il n'y a pas d'enjeu. Pourquoi il n'y a pas d'enjeu ? Parce qu'il n'y a pas d'argent. »

Ce voyage a réveillé chez elle un désir de partir. « Cela fait huit, neuf ans que je suis à Tours. Et même si j'ai beaucoup d'amour pour cette ville, qui m'a adoptée — c'est vrai que j'ai vraiment envie d'ailleurs. » Puis, avec lucidité : « C'est toujours compliqué de se renouveler quand on connaît toutes les personnes, ou tous les lieux. » Le sujet de son prochain album, prévu pour 2027, naîtra justement de cette question du départ.
Conclusion : Je me perds si je reste là
En fin d'entretien, je demande à Yohna ce qu'on peut lui souhaiter. Sa réponse, empruntée à Jean-Jacques Goldman, résume tout : « Je me perds si je reste là. C'est pour cela que j'irai là-bas. »
Elle ajoute, avec une honnêteté désarmante : « J'ai peur. Cela fait toujours peur. Mais en fait, je sais que je ne peux plus rester. Il faut que je parte, dans tous les cas. »
Pas de plan de carrière millimétré. Pas de stratégie figée. Juste une certitude intérieure — rester serait se perdre — et une confiance tranquille dans ce qui suit : « Il y aura toujours un truc génial qui va se produire. »
Cette tension entre la peur de partir et la certitude qu'il faut y aller rejoint quelque chose que la méthode A.U.D.E. nomme se Dévouer à son rêve : non pas un saut spectaculaire et unique, mais la décision — renouvelée jour après jour, malgré la peur — de tenir le cap. Un geste fidèle, parfois minuscule. Mais conscient. C'est aussi ce que Yohna incarne au quotidien avec Outsiders : accompagner, sans relâche, d'autres rêves que le sien.
Et toi ? Y a-t-il un endroit, une chanson, une direction — ou une personne que tu pourrais accompagner — que tu sens juste, mais que tu retiens encore par habitude du connu ?
Je te remercie de partager ton expérience en commentaire sous ma vidéo YouTube : ton partage peut inspirer toute une communauté d'artistes créateur·trice·s de chansons !
→ Pour aller plus loin, je t'invite à lire la rencontre précédente dans la rubrique Rencontres : Eddy Maucourt : écrire comme un cri, chanter comme une grâce
Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! J'espère de tout cœur que cette rencontre avec Yohna t'a donné envie d'ouvrir un carnet, de poser tes doigts sur un instrument sans chercher de résultat — ou simplement de t'autoriser une respiration de plus dans ta création.
Si cet article t'a inspiré·e, tu peux l'envoyer à un·e ami·e musicien·ne qui rêve de composer plus librement — et qui a besoin d'entendre qu'une mesure en plus n'est jamais une erreur. Parfois, c'est exactement ce qu'il faut.
Chaleureusement et avec gratitude,
Aude · Auteure-compositrice-interprète — Réveilleuse d'artistes
Si tu sens que quelque chose bloque — dans ta création, dans ton élan, dans ton rapport à la scène — ou que tu n'oses plus vraiment faire entendre tes chansons, un échange peut t'aider à y voir plus clair.
Un appel découverte en visio pour faire le point et structurer la suite.
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Check-list interactive : Et toi, où en es-tu avec ta liberté créative ?
Composer sans filet
J'ai laissé une chanson évoluer depuis sa première version, sans chercher à la figer
J'ai composé un accord ou une mélodie sans savoir où cela allait mener — juste pour voir
J'ai écrit ou joué quelque chose d'un peu trop ambitieux pour mon niveau actuel
J'ai laissé un texte venir avant de penser à la mélodie — ou l'inverse, sans me forcer
S'autoriser la respiration
Il existe une « 5ᵉ mesure » dans ma création que je n'ai jamais osé garder
J'ai déjà ressenti le besoin de sortir d'une structure, et je l'ai ignoré
La prochaine fois, je m'autorise à suivre cette sensation plutôt que la règle
Accompagner sans savoir à la place de l'autre
Je peux nommer ce que j'aime vraiment faire — et ce que je préfère déléguer
Quand j'accompagne quelqu'un, je pose des questions avant de proposer des réponses
J'ai déjà demandé un retour d'expérience à une personne que j'accompagne — sans hiérarchie
Mon rapport à mes outils
Mon instrument — ou mon matériel — correspond à ma manière de créer, ou est-ce moi qui m'adapte à lui ?
J'ai un espace-temps dédié et sécurisant pour créer, sans pression de résultat
J'ai une lecture, un livre ou un texte qui nourrit durablement mon univers créatif
S'autoriser à partir
Il y a un lieu, une direction, une création que je retarde par habitude plutôt que par choix réel
Je peux nommer ce qui me fait peur dans ce départ — sans que cela m'arrête
Je connais ma valeur fondamentale, comme la liberté pour Yohna — et je m'en sers comme boussole de décision


